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In continuing its coverage of the growing division between the north and south in Haiti, this issue of the Gazette claims that all of Rigaud’s former followers have aligned themselves with Pétion under the spurious designation of “frères de poils,” which is to say, brothers with the same skin color.

*Provenance: British Library

 

(  N u m é r o   13.  )

                                                                                                                                                           

 

GAZETTE OFFICIELLE

d e

L’ É T A T   D ’ H A Y T I,

 

Du  J e u d i   30  Juillet  1807 , l’an quatrième de l’indépendance.

                                                                             

Chaque Peuple , à son tour , a brillé sur la terre.

Voltaire , Mahomet.

                                                                              

E  T  A  T    D ’ H  A  Y  T  I.

Suite des Réflexions sur le prétendu

S É n a t  du  Port-au-Prince.

Q u e l  est cet importun ? Ah ! c’est Louis Barlatier , symphoniste enragé , tellement infatué de la place qu’il occupe et si satisfait de la manne quotidienne des sénateurs , qu’il n’échangerait pas son existence contre celle de l’empereur du Mogol. Cette machine , purement animale , ne suit jamais que l’impulsion qu’on lui donne , et lorsqu’il s’agit d’émettre son opinion , n’ouvre jamais la bouche que pour dire , je suis de l’avis du préopinant. Que peut – on raisonnablement attendre d’un misérable ménétrier , qui , las de faire gambader les mirebalaisiens aux sons d’un violon aussi pitoyable que l’archet qui le fait résonner , et convaincu d’avance que les tons de l’instrument nouvellement organisé aux Port aux-Crimes ne seraient jamais à l’unisson , s’est empressé d’aller lui fournir une nouvelle corde dissonante ? Aussi en racle-t-il nuit et jour impitoyablement ? Dussent les oreilles de ses collègues ( qui ne sont pas des plus courtes ) en être inhumainement écorchées !

Auprès du musicien barbare se trouve placé , en expiation de ses vieilles peccadilles , le malheureux Simon , esprit faible et crédule , qui subit ainsi une punition anticipée du tort qu’il a eu de se laisser entraîner et séduire par l’astucieux Daumec. Encore il supporterait avec plus de résignation la peine qui lui est infligée , s’il n’avait toujours devant les yeux cet homme à petite taille , à petit cerveau , mais à grandes prétentions , que vous voyez gesticuler , s’admirer , se caresser la moustache et se donner des airs.

A ces traits on reconnaît Lys le suffisant ; sans doute ce présomptueux , familiarisé avec le jeu et l’esprit des premiers rôles qu’il représente au théâtre , sur-tout avec celui de Robert , chef de brigands , qu’il rend , dit-on comme s’il eût été modelé sur lui , s’imagine qu’il est du bon genre d’afficher dans la société cet air prédominant , ce ton impérieux et hautain qui ne conviennent qu’a un héros de coulisses ; mais qui ne connaît l’orgueil dont il est pétri ? Cette aveugle passion l’a rendu si fidèle observateur des lois de l’équilibre , qu’il n’a pu consentir à se décorer , que lorsque deux épaulettes ont eu assuré son aplomb. Peu généreux dans une affaire d’honneur qu’il eut avec un jeune homme

 

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estimable nommé Moreau , il ne balança pas à arracher , à son ancien ami , une vie que ce dernier , dans la même position , lui eût sans doute conservée. C’est ce même Lys qui , dans l’affaire du premier Janvier 1807 , fit voiturer , de compte à demi avec le fameux Bonnet , tous les meubles et effets des malheureux habitans de la ville , les fit transporter à bord des bâtimens en rade , et les expedia pour l’Anse-à-Veau , dépôt général des rapines de l’honorable compagnie.

Mais ne distinguez-vous pas , au milieu de la bande , Théodat Trichet ? Voyez sous combien de formes et de couleurs le fourbe se plie et se reproduit ? Admirez avec quelle souplesse il capte la bienveillance des uns , il enlève le suffrage des autres ! Avec quel art il flatte les travers de ceux-ci et fait tourner à son avantage les faiblesses de ceux – là ! Ce nouveau protée n’est pas sans érudition ; mais il est aussi renommé par la lâcheté qui le caractérise , et dont il a donné des preuves très-fraîches , que par les bassesses et les dilapidations qu’il a commises dans les différentes branches d’administration qu’il a successivement exercées. Un des moyens les plus ordinaires auxquels recourait cet insatiable concussionnaire  pour grossir les sommes immenses que son père lui tient en réserve à la Jamaïque , c’était de forcer les étrangers , par des voies tortueuses et illicites , à passer avec lui des marchés particuliers , dont le résultat était d’obtenir leurs cargaisons à un prix inférieur , lesquelles cargaisons il passait ensuite au compte de l’Etat , en les faisant ressortir à des prix exhorbitans.

Détournons notre vue de cette sangsue publique , pour la reposer sur un sexagénaire qui tient le haut bout de la table ; il s’extasie sur des plans et des mémoires qu’il vient d’étaler. Que de rouleaux de papier ? Il en a jusques dans les bords de son chapeau galonné. A ce singulier attirail, on s’apperçoit aisément que c’est Gerin le grand politique , Gerin qui ne rêva jamais que des réformes , d’abus , d’innovations et des châteaux en Espagne. C’est le Don Quichotte du sénat incroyable et merveilleux , dont Louis Barlatier est le Sancho Pancha. On dirait , à le voir plongé dans de longues rêveries , que ses profondes méditations embrassent tous les rouages du système moral et politique ; point du tout , il rêvasse , ou plutôt il ne songe à rien. C’est la montagne qui , après de grandes démonstrations , accouche enfin d’une souris , aux yeux des spectateurs étonnés. Ce grand tacticien a porté le goût de la réforme jusqu’à sa cuisine ; il chercherait à tondre sur un œuf , et le voyageur, pressé par le besoin ou succombant à la fatigue , qui s’arrête à sa porte , est tout étonné de s’entendre dire qu’on ne boit ni ne mange au logis , et qu’il n’y a point de lits d’étrangers. Au surplus , le bon apôtre est plus ruse qu’on ne le pense , il a eu une part très – active dans les dernières secousses que l’on a ressenties, et s’il paraît avoir retiré , pour un instant , son épingle du jeu , c’est qu’il s’est apperçu que l’ingratitude des hommes lui réservait un emploi secondaire, et que le trouvant trop au dessous de son mérite et de l’ambition qu’il concentre dans son sein , il n’a pas voulu qu’en travaillant plus long-temps à l’élévation d’un autre , ce dicton de Virgile lui lût appliqué : Sic vos non vobis (1).

                                                                                                                                                           

 

( 1 ) Virgile ayant vu qu’un de ces frelons de la littérature , qui aiment à s’emparer du miel que les abeilles préparent , s’était approprié une pièce de vers que ce fameux poëte avait mise au jour , sans y apposer son nom , ayant lieu de présumer qu’à l’œuvre un connaîtrait l’ouvrier , résolut de se venger de ce trait déloyal , et eut recours à un artifice ingénieux pour démasquer ce geai , isolement paré des plumes du paon , et constater la supériorité de son talent.

Il se mit donc sur le champ à composer quelques vers analogues à sa situation et relatifs au larcin qu’on venait de lui faire , et eut soin de n’exposer au public que le commencement de chacun de ces vers , en écrivant au bas que celui qui parviendrait à les remplir dignement , et dans le vrai sens qu’il devaient offrir , serait seul réputé l’auteur de la pièce de vers contestée. Chacun de ces vers , dont le sens était suspendu , commençait par sic vos non vobis ; ce qui , traduit littéralement , veut dire , ainsi vous , et ce n’est pas pour vous.

Personne ne pouvant atteindre au but proposé , ni

 

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Quel personnage vient de se faire annoncer et demande audience ?  Son costume lugubre ne ressemble pas à celui des sénateurs ? Ah ! je la reconnais cette créature chétive et et mesquine , qui recevrait plutôt les étrivières que d’accoucher d’un écu , qui compte jusqu’aux morceaux qu’elle avale , et regrette sans cesse l’heureux siècle de l’âge d’or , où l’espèce humaine n’avait pas besoin , pour son existence , d’envoyer de l’argent au marché. Ce ladre fiefe est enclin à un mal qu’il a , je crois , apporté en naissant ; mais qui est devenu , par la suite , un défaut incurable , c’est celui d’être distrait au dernier période. Diriez-vous que se voyant un jour forcé de quitter Jerémie , où il était placé en qualité de trésorier , il embarqua avec lui , sans y songer , la caisse de l’Etat , et s’expatria avec elle ? Jugez de sa douleur et de son étonnement , lorsqu’à son arrivée aux Etats-Unis d’Amérique , il s’apperçut de cette transplantation involontaire ( 1 ) ; c’est par un nouvel effet de cette maudite maladie , qu’ayant été nommé député au Port-aux-Crimes , il sortit de la ville du Cap , et fit cheminer avec lui , le tout par inadvertance , une somme de six mille gourdes , qu’une respectable personne de l’endroit avait eu la générosité de lui avancer. Il est à craindre qu’au premier vertigo qu’il ressentira , il n’enlève , par mégarde , les archives , la chartre constitutionnelle , voir même les coffres-forts du sénats ; car dans ces momens critiques il ne se connaît pas , et dans un cas urgent , il est de force à s’emparer des chapeaux et des habits sénatoriaux , plutôt que de déguerpir les mains vides.

                                                                                                                                                           

réussir à trouver la clef de l’énigme ; Virgile , en remplissant ces vers d’une manière satisfaisante et victorieuse , prouva que le seul Virgile était capable d’avoir composé la pièce de vers dont un autre avait revendiqué le prix. Voici ce que signifiaient ces vers proposés et achevés par le poëte latin.

Ainsi , bœufs ! vous traînez la charrue , et c’est pour qu’un autre s’engraisse de vos sueurs.

Ainsi, brebis ! vous portez une toison , et c’est pour qu’un autre s’empare de vos dépouilles.

Ainsi , abeilles ! vous composez le miel , et c’est pour qu’un autre en profite.

Ainsi , oiseaux ! vous faites des nids , et c’est pour qu’un autre aille y déposer ses oeufs.

Ainsi , poëtes ! vous fabriquez des vers , et c’est pour qu’un autre s’en attribue l’honneur , etc.

On voit clairement que Gerin , qui le premier s’est mis en évidence , craint , non sans raison , que l’on ne dise de lui : ainsi , Guerrier infortuné ! vous faites des merveilles , et c’est pour qu’un autre jouisse du fruit de vos glorieux travaux.

(1) On cite à ce sujet une anecdote assez divertissante , Blanchet aîné avait déposé , dans la maison de M. Breuil, négociant à Philadelphie , les sommes résultantes de l’innocent enlèvement fait a Jérémie , et depuis cet instant un aimant irrésistible l’entraînait fort souvenir auprès de ce négociant , devenu son banquier , sur-tout depuis que ce dernier prétendait restituer la somme confiée , non en espèces , comme il l’avait reçue , mais bien en cafés à un très-haut prix , alléguant que ces cafés étaient le produit de la somme qu’il s’était cru autorisé à faire valoir pour le compte du sieur Blanchet.

Un jour que ledit sieur Blanchet , accompagné du fidèle Daumec , qui ne pouvait se résoudre à abandonner d’un pas l’homme à la caisse , se trouvait invité à dîner chez M. Breuil , survint M. le commissaire général Pichon. Après les premiers complimens d’usage , le commissaire général s’approche de Blanchet aîné , lui exprima combien il était charmé de le rencontrer dans un lieu si propice à la restitution des deniers de l’Etat , et lui représenta que ce serait de sa part un acte méritoire envers la république , qui , dans ce moment , avait plus que jamais , besoin de la rentrée de ses fonds.

Que me parlez-vous , répondit Blanchet , de fonds , de république , de justice , de restitution et d’acte méritoire? Des fonds , si j’en-ai , ils sont les fruits de mon industrie , et je les garde pour moi ; la république , je n’en veux plus connaître d’autre que celle de Venise , où l’on dit que les banquiers sont de fort honnêtes gens ; la justice , s’il y en avait une , on me ferait la remise de mes fonds en espèces , et non en cafés , à un prix exhorbitans ; une restitution , c’est un mot qui m’assassine l’âme et les oreilles ; et un acte méritoire , ce serait celui de ne plus me fatiguer de ces balivernes ; en disant ces mots , il tourna le dos au commissaire général , qui , s’appercevant qu’il lui serait plus aisé de détourner le cours de la Delaware que d’attacher une gourde de se fesse Mathieu , se contenta de lui riposter ces mots en s’en allant : Ah ! M. Blanchet , je le vois bien , nous ne sommes plus au temps des Aristides , les mœurs des comptables ainsi que leur langage ont bien changé , et si je n’étais persuadé que vous êtes aussi ladre au physique qu’au moral , je me serais adressé à vos épaules de préférence à vous visage.

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Son principal objet , en venant au sénat , était de s’informer de maître Arpagon son confrère , si quelqu’édit n’allait point ordonner la baisse des légumes et des provisions , et si l’on pouvait , en quelque sûreté , escompter les ordonnances de la république.

La suite au Numéro prochain.

                                                           

Fin du Rapport sur l’Expédition des Gonaïves.

A l’Artibonite , Guillaume Prunier , que le menées des rebelles avaient porté à conspirer dans son commandement , arrêté par le colonel Cottereau eut la tête tranchée ainsi que son secrétaire , non moins coupable que lui. Digne récompense et fin nécessaire de quiconque trahit ses devoirs , son Pays et son Gouvernement !

Que prétendent – ils ? Que veulent – ils donc ces perturbateurs , ces fléaux de la société ? Jusqu’ou veulent – ils pousser la patience du premier Chef de l’Etat ? Ignorent-ils les moyens qu’il peut employer pour les réduire en poudre ?

Un glaive , suspendu par un cheveu , menace leurs têtes , et ils osent encore l’outrager ! A qui l’autorité appartient elle, si ce n’est au plus fort ? Quelle est la classe d’hommes dans laquelle réside essentiellement la force publique ? Entre les mains de qui le souverain pouvoir doit-il être remis , si ce n’est dans celles du successeur naturel et légitime ? A t-on pu penser que celui qui a fait plus d’une fois le destin d’Haïti , consentirait à devenir le jouet des caprices ou des passions de quelques vils intrigans ? Pères et mères de famille , et vous hommes faibles ou trompes qui prêtez l’oreille à des insinuations perfides ! Il en est temps encore : réfléchissez sur tous les malheurs que l’ambition a attirés sur Haïti , sur-tout sur cette qualification insensée de frêres de poil , que les factieux ont adoptée et dont ils se servent pour signe de ralliement. C’est par de tels moyens qu’ils vous excitent a faire tout le mal dont ils sont eux – mêmes capables. Faut-il que le Père de l’Etat soit réduit à employer des moyens de rigueur , pour extirper cette faction liberticide , qui de tout temps a fait servir les malheureux qu’elle a égarés , d’instrumens aveugles à son injuste domination ? il ne cessera point de poursuivre , à toute outrance , ce reste de la faction de Rigaud , dont l’infâme Pétion s’est déclaré le chef ; mais il protégera de tout son pouvoir les honnêtes Citoyens , quelle que soit leur couleur , bien décidé à ne servir que contre les rebelles à l’Autoritè légitime , par-tout où il les rencontrera. D’après les mesures qu’il a prises, il n’y a point de doute qu’il ne parvienne à rétablir l’ordre et la prospérité sur des bases inébranlables.

                                                                 

Du Cap , le 29 Juillet.

Son Excellence le Président et Généralissime des forces de terre et de mer , a fait sou entrée triomphante en cette ville , le 28 du courant. Tous le Citadins , empressés sur son passage , ont exprimé , par des vivat mille fois répétés , l’intérêt qu’ils portaient à sa conservation et la joie qu’ils ressentaient de la victoire complète remportée sur les rebelles du Port – de – Paix. Les Dames de sa bonne Ville se sont particulièrement distinguées par l’ardeur commune et spontanée avec laquelle elles ont accouru au Palais pour le féliciter de son heureuse réussite. Chacune de ces Haïtiennes , un rameau à la main , a scellé sa [illegible: harangue?] d’un de ces baisers dont la douceur n’est bien sentie que du cœur reconnaissant qui le donne et du cœur généreux qui le reçoit. L’allégresse publique s’est manifestée pendant trois jours par des fêtes et des illuminations. A voir les transports de l’admiration générale , on eût dit que chaque Haïtien eût élevé à ce Héros un trône dans son cœur. La glorieuse expédition qu’il vient de terminer , en prouvant aux Rebelles leur impuissance , assure pour jamais la tranquillité de la province du Nord. Le 29 au matin , tous les Corps civils , militaires , administratifs et judiciaires , ont été déposer , aux pieds de cet auguste Libérateur , le tribut d’éloge et d’admiration que ses succès rapides commandent à tous les cœurs.

                                                                 

V  A  R  I  É  T  É  S.

Quoi ? s’écriait , un jour , un Soldat en colère ,

Tout s’engouffre au Sénat , et pour nous jamais rien?

Que sert de te fâcher , répondit son Compère ?

Ce Sénat , sur ma foi , ne veut que notre bien.

                                                                                                                                                        

Au Cap , chez  P.  R o u x , imprimeur de l’Etat.