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The first article of this issue is focused on Haiti’s robust trade, and briefly, but proudly, describes the movement of ships in and out of northern Haiti’s harbors. The rest of the issue is devoted to describing the funeral of the Comte du Borgne, lieutenant general of the army of the king and deputy governor of the city of Sans-Souci. The Comte de Saint-Louis, a lieutenant general himself, gave a moving elegy after the blessing of the clergy, in which he stated of the deceased, “Dear and intrepid shadow of this estimable soldier whom we mourn…accept these vows, these homages, which we owe to your virtues.”

*Provenance: National Library of Ireland

[NUMERO 4]

GAZETTE ROYALE D’HAYTI

Du Samedi 30 Avril 1814, l’an onze de  l’indépendance.

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Le premier qui fut Roi fut un soldat heureux.

Qui sert bien son pays n’a pas besoin d’aïeux.

VOLTAIRE, Mérope.

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ROYAUME D’HAYTI.

Du Cap-Henry, le Ier Mai

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MOUVEMENT DE LA RADE.

Il a été expédié depuis huit jours, de ce port, six goëlettes ou bateaux sous pavillons suédois et espagnols, pour S. Thomas et S. Barthélemy, et plusieurs bricks et goëlettes suédois et espagnols pour les États-Unis d’Amérique; tous ces bâtimens chargés de sucre et café.

Le 19 du mois expiré, il est parti sous l’escorte de la frégate de S. M. Britannique Largo. Les bâtimens ci-après, richement chargés.

Le brick anglais le Loggan.

Le brick, idem le Cossack.

Le navire, idem le Thomas.

Le navire, idem le Gunson.

La goélette, idem l’Active.

Le brick suédois Palmera.

Ces six bâtimens se rendent à la Jamaïque, ou ils se joindront au grand convoi qui doit faire voile pour l’Angleterre. Ces bâtimens ont exportés environs quatre raillons de café et cent millier de coton. Quant on considère le fort peu de temps qu’ils sont restés dans le port, pour effectuer la vente de leurs cargaisons et prendre leurs chargemens en retour, et qu’on pense à la quantité de denrée qui existe encore dans les magasins de cette place, indépendamment de ceux du gouvernement, et la récolte qu’on vient de faire, qui n’est pas encore livrée, l’on doit se figurer aisément combien l’agriculture est florissante et combien le commerce de ce Royaume est lucratif aux étrangers, tant par les profits qu’ils y trouvent, que par la facilité de pouvoir expédier promptement leurs bâtimens.

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NÉCROLOGIE.

Son Excellence M. le comte du Borgne, major commandant les gardes du corps, lieutenant général des armées du Roi, commandeur de l’Ordre royal et militaire de Saint Henry, sous-gouverneur de la ville de Sans-Souci, vient de décéder dans cette ville à la suite d’une maladie courte et douloureuse.

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Dans la personne de M. le comte du Borgne, la mort prive l’Etat d’un de ses plus braves et zélés défenseurs; le Roi perd un fidèle serviteur, et l’armée un digue compagnon d’armes. Dès sa plus tendre jeunesse, dès l’aurore de notre immortelle révolution, le comte du Borgne se dévoua à la noble carrière des armes, et fut un des premiers défenseurs de la liberté et de l’indépendance. De simple soldat, il parvint successivement au grade de lieutenant général, récompense dûe à ses services et à ses qualités éminentes. Ses premiers pas dans la carrière militaire et ses premières armes furent dirigés par Sa Majesté, notre auguste Souverain. Déjà doué par la nature des plus heureuses dispositions, né avec une âme de feu, avec un cœur sensible, noble et généreux, le comte du Borgne s’imprégna de bonne heure des principes, des leçons et des grands exemples qu’il avait sans cesse sous les yeux. C’est sous un aussi illustre maître qu’il apprit le grand art de la guerre, et où il puisa cet esprit d’activité, de surveillance, et cet amour de la discipline et de son devoir, qui le distinguait si éminemment. Dans les différens corps dont le commandement lui a été confié, nous l’avons vu porter ce même esprit d’ordre et de discipline au plus haut degré.

C’est une justice à lui rendre et payer un juste tribut d’éloges à sa mémoire, que de rappeler la manière distinguée qu’il s’acquittait des hautes et importantes fonctions dont il était revêtu; il était digne de commander les gardes du corps, par son zèle, sa fidélité, et son profond attachement pour Sa Majesté; toujours tout entier à son service, il ne considérait que ses devoirs ; assidu, actif, infatigable, il s’oubliait pour ne s’occuper que de la chose publique. Qu’il est beau de faire ainsi une abnégation de soi-même pour se livrer tout entier au service de son Prince et de son Pays ! Qu’il est digne de notre admiration et de nos regrets, ce mortel noble et généreux.

Le comte du Borgne est descendu dans la tombe généralement pleuré et regretté de ses concitoyens; il emporte l’estime et les regrets de Son Souverain.

Le Roi a ordonné que ces funérailles seraient célébrées avec toute la pompe et l’appareil militaire. Le cœur royal et paternel de Sa Majesté, sent la perte irréparable qu’elle a faite dans un de ses meilleurs officiers généraux; elle a voulu lui donner cette dernière marque de son attachement et de ses vifs regrets.

Le corps de feu Son Ex. M. le comte du Borgne, après avoir été embaumé, a été renfermé dans un cercueil d’acajou, richement décoré, et ensuite exposé sur un superbe lit de parade pendant quatre jours. Ces obsèques se firent aux flambeaux; le cortège défila dans l’ordre accoutumé, pour se  rendre à l’église royale et paroissale de Sans Souci, au bruit de trois décharges de mousqueterie des différens corps de troupes qui avaient été commandés pour accompagner ce convoi funèbre.

Après que les cérémonies religieuses eussent été faites par Sa Grâce Monseigneur l’Archevêque, Son Ex. M. le comte de Saint-Louis lieutenant général des armées du Roi, sous-commissaire général de la maison militaire du Roi, adressa au défunt les derniers adieux de ses compagnons d’armes; on voit dans les expressions touchantes de M. le Comte, un ami qui gémit et déplore la perte d’un frère et d’un compagnon.

Nous transcrivons ici cet éloge funèbre.

« A la vue de la pompe funèbre qui nous environne, à la vue de ce cercueil qui renferme

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les déplorables et précieux restes de feu S. Ex. M. le comte du Borgne, nous ressentons vivement la grandeur de la perte que nous venons de faire.

» La mort vient de l’enlever à l’Etat, au Roi, à sa Famille et à ses Concitoyens ; il n’est plus ce fidèle et zélé serviteur de son Roi et de son pays, ce bon époux, ce bon citoyen ; il n’est plus, la mort nous l’a ravi pour jamais.

» Le Roi, notre très-gracieux Souverain, perd un de ses plus fidèle et dévoué serviteur, un militaire qu’il avait formé dans le noble métier des armes.

» L’armée perd un de ses plus ferme soutien; les gardes du corps un chef qui veillait à leurs besoins, qui, toujours le premier à leur donner l’exemple de la vigilance et de la subordination, savait aimer les bons soldats; et par une discipline ferme ; éclairée, savait rendre hommage au mérite, partout où il le trouvait. Ses concitoyens, ses frères d’armes perdent un bon ami, un camarade affectionné,, la société, un de ses beaux ornemens.

» C’est en vain que les souffrances d’une maladie douloureuse avertissait le comte du Borgne de penser à sa santé défaillante; le devoir parle, il n’écoutera que lui, tant qu’il lui restera un souffle de vie, ce souffle sera consacré à son Roi et à sa Patrie; il ne s’alitera que pour mourir ; son dernier souffle sera encore une pensée pour son Souverain, un regret poignant de ne pouvoir plus le servir.

» Devoir, honneur, vertus des âmes gènéreuses, que vous avez de pouvoir sur un cœur qui vous est dévoué! C’est vous qui enflammiez le cœur de l’ami que nous pleurons, de ce saint enthousiasme, de cet attachement si pur, si vrai, qu’il portait à notre glorieux Monarque ! C’est vous qui lui faisiez compter pour rien les peines, les fatigues et les maladies, et à se dévouer, jusqu’au dernier soupir, pour le service de son Prince et de sa Patrie !

» Ombre chère de l’intrépide et estimable militaire que nous pleurons, du séjour des bienheureux, recevez ces vœux, ces hommages, qui sont dus à vos vertus; voyez le bien-aimé Souverain payer vos services par les regrets qu’il donne à votre perte; voyez vos camarades vous payer ce tribut d’éloges, récompense la plus flatteuse des cœurs nobles et sensibles.

» Recevez à jamais les derniers adieux que nous vous adressons dans l’amertume nos cœurs » !

Ensuite le cortège se rendit dans le même ordre qu’il était venu au caveau des Dignitaires, où le corps fut déposé, au bruit de l’artillerie et de la mousqueterie.

Au Cap-Henry, chez P.Roux, imprimeur du Roi.