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This issue rather gleefully announces the restoration of the Bourbon Monarchy, not because the government of Christophe was particularly fond of the Bourbons, but rather because Emperor Napoleon Bonaparte had been at last dethroned. The following statement provides a glimpse of the tenor of the rest of the report: “Our implacable enemy is no more; the execrable Bonaparte, who had vainly tried to exterminate us, has just succumbed to the united efforts of the Allied Powers. As happy as we are now, Europe has just broken his tyrannical yoke forever.”

*Provenance: American Antiquarian Society

 

[  N u m é r o   5.  ]

 

 

GAZETTE  ROYALE  D ’ HAYTI,

Du  Mardi  16 Août 1814 , l’an onze de l’indépendance.

                                                                                               

Le premier qui fut Roi fut un soldat heureux.

Qui sert bien son pays n’a pas besoin d’aïeux.

V o l t a i r e ,  Mérope.

                                                                                               

R O Y A U M E   D ’ H A Y T I.

Du Cap-Henry , le 15 Août.

A p r è s vingt-cinq ans d’une révolution qui a ensanglantée l’Europe et portée ses ravages dans les deux mondes , les puissances européennes sont enfin parvenues à conclure une pacification générale.

Nous ignorons encore les conditions du traité de paix signé à Paris , le 30 Mai , entre les Puissances alliées et la France. Nous sommes instruits seulement qu’une nouvelle Constitution a été adoptée sur les principes et les formes d’un Gouvernement représentatif ; que l’ancienne dynastie des Bourbons a été rappelée au trône de France , etc. etc.

Quel que soit le résultat de ces événemens en Europe , tous étrangers qu’ils nous sont , ils ne laissent pas que d’intéresser les Nations qui ont proclamé leur indépendance dans le nouveau monde , et particulièrement Hayti , par sa situation politique et commerciale.

Dans une telle circonstance , nous croyons qu’il est de notre devoir de nous acquitter de la tâche que nous nous sommes imposée envers nos Concitoyens , en les instruisant de tout ce qui peut les intéresser , et en mettant sous leurs yeux nos réflexions, nos doutes et nos espérances.

Une nouvelle aurore semble s’élever pour le repos du monde ; la gloire et la renommée d’un Souverain généreux , grand et magnanime , ont retenti des extrémités glacées du nord à nos climats brûlans et lointains ; une Nation également grande et généreuse , un Peuple de philantrope dont la valeur et les lumières ont plus d’une fois fixé les destins du monde , joignent leurs mains bienfaisantes pour opérer la libération et le salut des Peuples.

Les Souverains rétablis sur leurs trônes , instruits à l’école de l’adversité , feront-ils moins pour le bonheur des Peuples , que les Souverains victorieux ?

Il est naturel de penser , qu’après une longue et cruelle expérience , de grands malheurs , des désastres et des plus terribles vissicitudes , des torrens de sang de répandu , que la France doit

 

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soupirer après les avantages et les douceurs de la paix. Il est à présumer que des principes restaurateurs , des idées libérales ont dû remplacer le système monstreux et dévastateur des conquêtes qui l’avaient entraîné au bord du précipice , et à deux doigts de sa perte.

Le project chimérique et ambitieux d’un empire universel , qui tendait à l’asservissement de tous les Peuples , s’étant évanoui pour toujours avec son abominable auteur ; convaincus de ces illusions , fatigués par l’adversité , la plupart des hommes qui gouvernaient la France sont revenus , sans doute , à des sentimens plus justes et plus humains ; le besoin de réparer leurs pertes et de ramener la prospérité détruite dans les familles , doit leur faire désirer ardemment la paix , le commerce et la stabilité des choses qui peuvent seules les faire renaître.

Notre implacable ennemi n’est plus ; l’exécrable Bonaparte qui avait vainement tenté de nous exterminer , vient de succomber sous les efforts réunis des Puissances alliées. Aussi heureuse que nous , l’Europe vient de briser son joug tyrannique pour jamais.

Nous nous faisons gloire d’avoir vaincu ses satellites , et de n’avoir jamais voulu entrer en traité avec lui , quelques propositions qu’ils nous ait faites ; et nous pouvons aussi nous enorgueillir avec de justes raisons , que nous avons contribué à la libération de l’Europe , par notre persevérance à repousser ses offres perfides ; et par la valeur et l’intrépidité avec lesquelles nous avons combattu et détruit ses armées.

Nous n’avons jamais voulu entrer dans aucun traité avec un monstre qui voulait nous exterminer ou nous réasservir sous le joug odieux que nous avons réprouvé à jamais. Non, jamais nous n’aurions courbé nos têtes sous le joug affreux que nous avons brisé ; jamais nous n’aurions cédé ni acquiescé à aucune condition qui aurait porté atteinte à nos droits politiques ; et nous préférons d’être exterminé jusqu’au dernier , s’il fallait renoncer à la liberté , à l’indépendance , que nous avons conquise par 25 ans de combats , de sacrifices , et de sang répandu.

Avec les mêmes prétentions , nous n’avons plus les mêmes raisons pour repousser les offres que le Souverain actuel qui gouverne la France pourrait faire à notre bien-aimé Souverain , n’ayant pas cherché , comme Bonaparte , les moyens de nous détruire et de nous réasservir.

Nous sommes même persuadés que si des ouvertures franches, loyales, pacifiques, étaient faites au Souverain qui règne sur nous aussi glorieusement , qu’il est aimé de son Peuple , qu’il saisirait l’occasion pour établir , d’une manière solide et durable , des liaisons de commerce et d’amitié , qui seraient compatibles avec l’honneur , la liberté , la sûreté et l’indépendance du Peuple de son Royaume.

Un traité de commerce stipulé par le Roi , avec une des puissances commerciales de l’Europe, ne pourrait qu’être avantageux pour nous et pour la Puissance contractante.

Un simple apperçu , la moindre réflexion sur Hayti , démontreraient les avantages de ce traité. Eh ! qui pourrait mieux stipuler d’aussi grands intérêts , que celui dont la sagesse , le discernement et l’entier dévouement pour le bonheur des Haytiens , s’est fait tant de fois remarquer , en donnant tant de preuves dans les momens les plus critiques , que celui dont le caractère , grand et vraiment royal , dont la franchise , la loyauté et la bonne foi dans les transactions , sont les vrais garans des traités ?

Si nous désirons les avantages et les douceurs de la paix , nous ne craignons pas ni les fatigues , ni la guerre , et toutes ces horreurs.

 

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Si par une politique fausse et imprudente , par des calculs absurdes , dictés par un intérêt sordide et rapace , d’injustes aggresseurs venaient encore souiller notre territoire , en y mettant un pied hostile , que soudain nos Villes disparaissent , et que la Nation soit debout.

Si nos implacables ennemis , de certains Colons , persistaient toujours dans leurs projets absurdes et chimériques ; s’ils parvenaient encore à entraîner le gouvernement actuel de la France à nous faire une guerre injuste , ruineuse et désastreuse pour elle ; si , dis-je , ces Colons qui ne cessent de rêver chimère et esclavage , et qui depuis vingt-cinq ans harcèlent tous les gouvernemens qui se sont succédés en France , par des mémoires , des projets et des plans extranvagans de conquêtes et d’esclavage , qui excitent , à la seule lecture , des sentimens de pitié , de mépris et d’horreur que l’on doit avoir pour leurs atroces et misérables auteurs. Qu’ils viennent donc ces marchands de chair humaine , ces lâches et perfides conseillers , pour mettre à exécution leurs grands plans , leurs sytèmes favoris d’Esclavage et de Destruction ? Qu’ils se mettent à la tête des colonnes pour les diriger , ils seront les premiers immolés à notre vengeance, et la terre de la liberté se réjouira en s’abreuvant du sang de ses oppresseurs ?

C’est alors que nous ferons une guerre d’extermination ; nous ne ferons point de quartier , point de prisonnier ; qu’ils en fassent de même à notre égard ; c’est alors que nous prouverons à l’Univers entier ce dont est capable un Peuple de guerrier , armé pour la plus juste des causes, pour la défense de ses foyers , de ses femmes , de ses enfans , de sa liberté et de son indépendance.

Nous n’abandonnerons jamais de si grands intérêts ; c’est par la guerre et les combats que nous les obtiendrons ; les mânes de nos braves compagnons , qui sont morts pour la cause de la liberté et de l’indépendance , auront – ils à nous reprocher que leurs sacrifices et leur sang répandu l’ont été inutilement pour nous et pour la Patrie ? Non , braves Compagnons , que cette idée amère ne trouble pas la tranquillité de vos tombeaux ; avant nous , vous avez su mourir pour cette cause sacrée , nous saurons imiter vos nobles et courageux exemples !

Haytiens ! voulez-vous ranimer vos cœurs de cet enthousiasme , de cette énergie qui conduisent à la victoire , rappelez-vous de la manière barbare , vile et perfide que nous avons été traités ? Notre pays serait-il encore désolé ? Serons-nous insultés et traités comme un troupeau d’animaux , que l’on vend et que l’on égorge à volonté ? Liberté , indépendance , que ces cris soient les sentimens universels qui nous animent ; et si nous ne pouvons procurer à notre Patrie ces biens précieux , qu’elle devienne un vaste désert ; qu’un cimetière immense où des tas de corps morts , de nos ennemis et de nous , montrent aux siècles à venir , et notre gloire et leur châtiment.

Mais il est écrit dans le livre du destin [ et l’histoire des Nations nous le démontre ] que les Peuples qui aiment décidément la liberté et l’indépendance , les ont obtenues en dépit de tous les artifices et de toutes les violences tyranniques.

Pendant onze ans que nous avons joui de ces biens précieux , nous nous sommes constamment occupé à construire des citadelles imprenables , sur les sommets de nos rochers les plus inaccessibles , qui sont hérissés d’une artillerie formidable.

La seule Citadelle H e n r y , monument éternel de la gloire , du génie et de l’amour de Sa Majesté pour son Peuple , est pourvue et approvisionnée d’objets d’armemens et d’équi-

 

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mens, de munitions de bouche et de guerre , pour un temps considérable.

Cette fameuse Citadelle , élevée sur le pic des Ferrières , unique dans le nouveau monde , par l’immensité de ses ouvrages , n’a point sa pareille en Europe , par son site inattaquable ; ce rocher formidable , ce boulevard de l’indépendance , nous vaut , à lui seul , une armée de cent mille hommes.

Nos troupes de lignes sont parfaitement organisées et disciplinées ; nos braves milices , des villes et des campagnes , depuis l’âge de douze ans jusqu’à soixante , sont armées et prêtes à seconder l’armée au premier coup de canon d’alarme , et d’unir leurs efforts pour écraser l’ennemi commun.

Instruits par l’expérience de vingt cinq ans de combats , nous connaissons nos points de  défense , le genre de guerre et l’ennemi que nous aurons à combattre ; que la guerre la plus terrible soit un jeu pour nous.

Braves militaires , troupes de lignes , tandis que vous allez vous couvrir d’une gloire immortelle , en défendant nos forteresses et les défilés de nos montagnes , nos pères, nos vieux frères , les braves milices du Royaume , main tiendront cette grande réputation qu’ils ont si justement méritée dans la dernière guerre , et multipliant les embuscades et en inventant des nouveaux strategèmes. Barricadez , coupez interceptez tous les chemins , ne vous ménagez seulement que des traces imperceptibles ; ne tirez jamais en vain un coup de fusil de vos embuscades ; que l’ennemi doute , en tombant d’où soit parti le coup qui l’aura frappé ; que les traîneurs , les détachemens , les courriers , les butins de l’ennemi soyent votre partage ; qu’ils tombent dans vos mains comme la colombe dans la griffe du vautour.

Tandis que la populations armée fera la guerre , que les femmes , vieillards et enfans plantent des vivres de toutes espèces dans les lieux les plus inaccessibles de nos montagnes ; dès maintenant même plantés des vivres ; que nos terres se couvrent de riz , manioc, tayau , ignames, pois , maïs , etc. etc. cet objet important doit occuper toute notre sollicitude.

Précautionnez-vous d’avance des objets urgens et de nécessité ; n’attendez pas le dernier moment pour le faire : nous devons toujours être prêts , et ne pas nous laisser surprendre par les événemens.

Haytiens ! O mes Compatriotes , la guerre n’est rien pour nous ; conduits et dirigés par le grand homme que la divine Providence nous a donné pour veiller à nos destinées ; que nos regards soient sans cesse tournés vers lui ; qu’il soit toujours notre unique boussole et notre point de ralliement , nous serons invincibles. O mes Amis ! qu’il est beau de mourir pour son Roi et son Pays , et de laisser à sa postérité une réputation sans tâche , et le souvenir d’une mort digne et glorieuse.

Ayons toujours les yeux sur notre cher Prince Royale, notre Généralissime qui nous donne les plus grandes espérances , et s’efforce déjà de suivre les traces de son glorieux Père.

C’est en vain que nos tyrans pourraient concevoir le fol espoir de nous désunir , leur apparition sera le signal de notre réunion.

Qui pourrait aujourd’hui nous tromper sur nos véritables intérêts ? Qui pourrait se laisser entraîner par les promesses trompeuses et fallacieuses d’un ennemi que nous connaissons par expérience ? Quel est l’imbécile qui irait encore livrer ses jours , pour être brûlé vif , noyé ou pendu six mois après ? Non , non , s’il faut que nous ayons la guerre , soyons tous exterminés , ou soyons tous libres et indépendans.

Vive le Roi !

Vive la Liberté !

Vive l’Indépendance !

Par  H e u r e a u x  aîné , haytien.

                                                                                                                                                           

Au Cap-Henry , chez P. R o u x , imprimeur du Roi.