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In the first issue of 1815, readers will note that the epigraph has switched back to Voltaire’s Tancrède, even though Voltaire is no longer listed as the author of the citation, nor is the the title of the play any longer included below the quotation, as in other issues. As with other issues published around the first of the year, almost every article is here devoted to describing the festivities of Haitian independence day.

[NUMERO 3]

GAZETTE ROYALE D’HAYTI,

Du 4 Janvier 1815, douzième année de l’indépendance.

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Haytiens, qu il ne soit qu’un parti parmi nous,

Celui du bien public et du salut de tous.

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LIBERTÉ ET INDÉPENDANCE

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ROYAUME D’HAYTI

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FÊTE DE L’INDÉPENDANCE.

De Sans-Souci, le 3 Janvier.    .

L’ANNIVERSAIRE de la douzième année de notre glorieuse et immortelle indépendance, a été célébrée dans le Royaume avec toute la pompe et la magnificence qu’exige une époque aussi chère aux cœurs des haytiens, et .qui nous retrace le souvenir des glorieux travaux des fondateurs de l’indépendance , et leur rappelle la tâche qu’ils ont à remplir pour conserver et consolider à jamais ce bien précieux ; prix de tant de sacrifices et de sang-répandu î

Nous regrettons vivement de ne pouvoir donner à nos lecteurs une description exacte des fêtes qui eurent lieu à cette occasion, pendant deux jours consécutivement, dans toutes les ‘villes et paroisses du Royaume; nous aurions pu donner une idée de l’exaltation

qui anime l’esprit public dans ce grand jour; et comme un peuple brave et généreux sait apprécier les plus grands des bienfaits, la Liberté et l’Indépendance.

Tandis qu’un noble enthousiasme anime les militaires, que ces braves guerriers font retentir les airs de leurs chants belliqueux, et que dans l’impatience où ils sont de voir nos tyrans effectuer leurs menaces atroces et sanguinaires, ils aiguisent en attendant leurs sabres et leurs bayonnettes; les haytiens lettrés montrent la même ardeur à défendre leurs droits par leurs écrits, contre nos tyrans; une foule de productions nous sont adressées de toutes parts; malgré toute l’activité de nos presses et tous nos efforts pour satisfaire le public, l’abondance des matériaux, leur importance,. nous obligent d’être avare du temps et des paroles.

Nous donnerons seulement la description de cette fête, telle qu’elle s’est passée dans la ville royale de Sans-Souci.

Dès la veille, les principales Autorités, civiles et militaires, se sont transportées

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dans la ville royale de Sans-Souci, pour rendre leurs hommages au Souverain.

Au coucher du soleil, un salut royal annonça la solennité de la fête. La ville et le palais de Sans-Souci furent illuminés.

Au lever de l’aurore une salve d’artillerie annonça le plus beau jour pour les haytiens.

A sept heures, les Autorités civiles et militaires, et les épouses des Dignitaires, furent introduites dans la salle des Dignitaires, par S E M. le comte de Saint-Louis, maître des cérémonies.

Peu après Sa Majesté est apparue, revêtue de l’uniforme de Grand Maréchal d’Hayti, ayant à sa droite S. A. R Mr le Prince Royal, revêtu de l’uniforme de Royale Artillerie de la Maison militaire, dont le Prince est lieutenant; à la gauche du Roi étaient S. M. la Reine, notre très-auguste et vertueuse Souveraine , et L. A. R. Mesdames les Princesses Royales. Les Grands Officiers de la Couronne précédaient et suivaient Leurs Majestés.                                         r

A l’arrivée de Leurs Majestés, les cris de vive le Roi, vive la Reine, vive le Prince Royal, vive les Princesses Royales, se sont fait entendre.

S. G. Mr le duc de l’Avancé, organe des dignitaires, s’est approché, et a dit;

SIRE,

L’indépendance du peuple Haytien, seule garantie de son existence, et l’œuvre immortel qu’il est déterminé à maintenir au prix de son sang !  Mais de quels sublimes sentimens ne doit-il pas nous animer, lorsque nous voyons Votre Majesté, dans les circonstances difficiles où la tempête menace le vaisseau de l’Etat, saisir d’une main ferme et vigoureuse le gouvernail, et bravant les orages qui s’accumulent, le diriger au travers des écueils vers le port qui s’offre devant nous.

La Divine Providence, dans ses décrets immuables, avait arrêté que Votre Majesté devait régénérer le peuple Haytien; pilote plus habile que ceux qui vous ont devancé dans cette honorable tâche, il était réservé au grand Henry, au Fondateur de nos Institutions morales et guerrières, de porter la dernière main à l’édifice que vous avez élevé. Poursuivez, Sire, votre glorieuse carrière  et achevez d’opérer le bonheur de la nation Haïtienne. Pénétrée de la plus vive reconnaissance pour des bienfaits aussi grands, elle élèvera sa voix vers le ciel, et implorera sa bénédiction sur Votre Majesté.

» Depuis le commencement de votre honorable et glorieuse carrière, Sire, vous avez prouvé aux Haytiens, au monde entier, qu’il n’y avait aucun sacrifice personnel que vous ne soyez disposé à faire pour le bonheur et la félicité des Haytiens; et dans l’année qui vient de s’écouler, vous en avez donné uns preuve à jamais mémorable; vous avez réuni, identifié votre peuple à votre famille, et votre souveraine justice, vos royales sollicitudes se sont répandues également sur tous vos enfans!

» Votre fidèle Noblesse, vos zélés Officiers, témoins’ plus particulièrement de vos nobles actions, instruits plus positivement de vos sublimes pensées, pour le bonheur du peuple Haytien, saisissent cette mémorable époque pour déposer à vos pieds les sentimens de dévouement, de gratitude, de respect, de fidélité et d’amour qui les animent.

» Nous renouvelons entre les mains de Votre Majesté, défenseur de nos droits, ce serment solennel ; Haine éternelle à la

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France, mourir plutôt que de vivre sous son injuste , cruelle et tyrannique Domination.
” Guerre à mort aux Tyrans ” !

Sa Majesté a répondu par l’organe de M. le baron de Vastey :
“HAYTIENS,
” Notre patrie est menacée; nos tyrans , dans le délire de leur rage, parlent d’exterminer notre génération jusqu’à l’age de six ans ! Pour exécuter plus sûrement cet affreux projet, ils font jouer tous les ressorts de la politique et de la plus insigne perfidie; ils savent qu’ils ne peuvent nous vaincre les armes à la main; ils connaissent nos moyens de défense et notre caractère belliqueux ; ils savent que nous sommes invincibles, et que la force est impuissante pour nous réasservir; ils veulent donc encore nous diviser ; ils cherchent à trouver parmi nous des instrumens nécessaires à leur atroce vengeance; mais qu’ils s’abusent ; nous connaissons leurs perversités; nous ne pouvons plus être dupes de leur machiavélisme ; l’expérience que nous avons de leurs perfidies, nous est un préservatif certain.

” HA Y T I E N S,
» Nous vous exhortons de resserrer les liens de l’union, de la fraternité et de la concorde, qui constituent la force des Etats; nous sommes haytiens ; nous sommes tous noirs.
Le monde a les yeux fixés sur nous; c’est à nous de justifier l’honorable opinion que les défenseurs et protecteurs de notre cause conçoivent de nous, par la persévérance dans le noble caractère que nous avons déployé. Confondons les calomnies de nos vils détracteurs; prouvons au monde entier que nous sommes dignes des bienfaits de la liberté et de l’indépendance !

S. E. M le comte de Saint-Louis a adressé, au nom des Dignitaires, le discours suivant à S. M. la Reine:

o  Très-Auguste REINE,

» Nous venons de payer le tribut de notre profond respect au Roi; mais nous n’aurions rempli qu’imparfaitement notre devoir, si nous ne nous empressions de venir déposer aux pieds de Votre Majesté, à ce renouvellement d’année, l’expression de nos hommages.

» Daignez, Madame, les agréer avec cette bonté qui vous est si naturelle, ainsi que les vœux et les souhaits que nous adressons au suprême moteur de toutes choses, pour qu’il daigne répandre sur vous et sur toute votre auguste Famille, ses plus saintes et ineffables bénédictions. Que Votre Majesté voye écouler ses jours au sein de la paix et de la félicité la plus pure. Entourée de l’amour, du respect et de la considération du Roi, votre auguste Epoux, votre Famille Royale, et de la grande famille Haytienne.

Vive la Reine !

S. M. la Reine a répondu à ce discours par M. le comte du Terrier-Rouge , son chevalier d’honneur :

«Messieurs,

» J’agrée avec sensibilité les vœux et les souhaits que votre attachement vous a porté à exprimer en ma faveur et celle de ma famille, à ce renouvellement d’année. Remplissez toujours avec zèle votre devoir envers la Patrie et envers le Roi, mon auguste et bien aimé Epoux ; et par une conduite pleine de sagesse et de vertu, servez d’exemple et de modèle à vos concitoyens; inculquez leur la pratique des bonnes mœurs et de bons principes; soyez heureux autant que je vous le souhaite ».

Ces discours terminés, les cris de vive le Roi, vive la Reine , vive le Prince Royal, vive les Princesses Royales, vive la Famille Royale, vive l’Indépendance, guerre à mort aux Tyrans, ont retentis dans la salle.

Ensuite le Roi s’est transporté dans la grande galerie qui avoisine la salle des

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Dignitaires ; Sa Majesté a parcour les rangs des Officiers de sa Maison militaire, qui étaient venus pour lui présenter leurs hommages ; Sa Majesté , avec cet air de bonté, d’urbanité, de courtoisie, qui le caractérise si éminemment, a adressé aux Officiers des paroles flatteuses; Elle les a engagés à resserrer les liens de l’union qui les unit, à continuer avec le même zè1e, la même activité, leurs services; Elle leur a témoigné sa satisfaction de leur bonne conduite; Elle leur a rappelé que notre cause était une, que nous étions tous noirs, tons haytiens, malgré la différence des teintes, que les noirs elles jaunes leurs descendans, éiaient tous ses enfans; qu’Elle n’était pas le Roi d’une partie, mais bien de la population entière, que nous devions tous nous réunir, nous rallier, pour repousser nos tyrans; les expressions de ce bon père ont faits la plus vive impression sur tous les assistans.

La Maison militaire de Sa Majesté s’est ensuite transportée sur la place d’Armes de Sans – Souci, où le Peuple et la Troupe étaient déjà réunis.

S. A. R. Mr le Prince Royal a monté à cheval, accompagné de S. A. R. Mr le prince Noële et de S. A. R, Mr le prince Jean, précédé des Chambellans et Aides de Camp du Roi, pour se rendre sur la place d’Armes.

A l’arrivée du Prince Royal, les cris de Vive le Prince Royal, vive le Généralissime de l’Armée, vive l’Indépendance, se sont fait entendre de toute part.

S A. R. a passé en revue les Troupes de la Maison militaire et les Troupes de la garnison. L’air martial du Prince, sa bonne mine, sa dextérité à manier un cheval fougueux , ont fait la plus vive impression sur le Peuple et la Troupe.

La revue terminée, S. A R, Mr le Prince Noële a commandé les évolutions militaires; la Maison militaire et la garnison se sont serrées en masse, et ont formé le carré; les habitans se sont approchés.

M. le chevalier de Prézeau, secrétaire du Roi, a donné lecture, à haute et intelligible voix, de l’immortel Acte de l’indépendance d’Hayti, qui a été terminé par les acclamations de vive l’Indépendance, guerre à mort aux Tyrans.

Ensuite M. le Chevalier a donné lecture de la Proclamation du Roi,, du 1er Janvier 1815, qui a été accueillie par les cris de vive le Roi, vive l’Indépendance.

La Maison militaire et les Troupes de la garnison ont ensuite rompu par pelotons, et ont défilé la parade devant S. A. R. Mr le Prince Royal. Mlle prince Noële était à la tête des Gardes haytiennes.

S.A. R. le Prince Royal a retourné avec son cortège au palais du Roi son père (1).

 Il y eut un grand dîner au palais, où assistèrent les Dignitaires, et une table de trois cents couverts pour les Officiers de la Maison militaire et des Troupes.

Après les santés du Roi, de la Reine, du Prince Royal, des Princesses Royales et de la Famille Royale.

Sa Majesté a porté ce toast : A la  famille Haytienne, à l‘Union, à la Çoncorde,  à  la Cause des Haytiems !

Ce toast fut couronné d’applaudissemens, et salué par l’artillerie et les fanfares de la musique de la Maison militaire.

Le soir il y eut une superbe illumination, et un grand bal au palais de Sa Majesté.

S. M. la Reine daigna ouvrir le bal, en dansant un menuet avec S. A. R. le prince Jean.

Dans la ville, des danses, des parties de plaisir eurent lieu, et terminèrent ce jour fortuné, d’éternelle mémoire.

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(1) C’est ici le lieu de placer une pensée remarquable de S, A. R., qui confirme les grandes espérances de la Nation. Un jour un dignitaire s’entretenant avec S.A.R. lui dit : «  Je crois que les français ne pourront venir nous attaquer que dans une dixaine d’années»,  alors votre A. R. sera d’un âge à nous » guider dans les combats. » Le jeune prince répartit de suite : « Tant pis, il vaudrait mieux qu ‘ils vinssent à présent,  car à mon âge je pourrais étonner, au lieu qu’étant homme fait, ce que je pourrais faire n’aura plus rien d’extraordinaire. »

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Au Cap-Hery, chez P. R o u x  imprimeur Du Roi.